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Mario Mimeault

La carrière mouvementée de Léon Roussy, alias Pierre-Léon Roussy

Texte de Mario Mimeault

 

 
 

Nous avons mené, il y a plus de vingt ans maintenant, une recherche sur les marins et navigateurs basques en Nouvelle-France. À la lumière des informations disponibles à l’époque, nous avions, dans le cadre de notre mémoire de maîtrise, parlé de la carrière de Léon Roussy, une véritable gueule d’embrun. La carrière de cet homme est, en effet, digne des plus grands personnages créés par le cinéma. À peine serait-il exagéré de dire que la carrière du Capitaine Crochet ne présente peut-être qu’un pâle reflet de la carrière de Roussy. Nous extrayons, pour le bénéfice des lecteurs l’essentiel de ce texte, que nous avons toutefois enrichi d’informations et de précisions supplémentaires.1

Ses antécédents

Léon Roussy est l’aïeul de tous les Roussy de la Gaspésie. Arrivé en Nouvelle-France au cours des années 1750, sa carrière s'inscrit au cœur du commerce français en Amérique. Productive et mouvementée, celle-ci connut des rebondissements successifs.

Roussy possédait avant qu’il n’arrive dans la colonie un passé assez bien rempli. S'il ne s'était fixé définitivement dans de ce côté-ci de l’Atlantique qu’en l75l, il avait, cependant, déjà effectué plusieurs traversées aux Antilles françaises pour le compte de son beau-frère Perriere, un marchand de La Rochelle.

Roussy avait si bien mené ses missions commerciales qu'il convainquit aisément en l75l son proche parent d’effectuer une autre traversée sur un navire de faible tonnage, mais chargé de marchandises de luxe à très hauts rapports financiers; il escomptait déjouer les navires des escadres anglaises aussi facilement que les fois précédentes. Perriere acheta donc un petit brigantin appelé le Jeune Léon dont l'acquisition commandait un investissement de 7 000 £. Il embarqua à son bord pour 290 000 £ de pacotilles  puis, le navire remis aux mains de Roussy, le départ s'effectua le 28 octobre l751. Arrivé aux Antilles, son capitaine acheta  du tafia, du sirop, du sucre et du café qu'il écoula par la suite à Louisbourg et à Québec. Mais il ne donna jamais plus de nouvelles à son beau-frère. Perriere s'en ouvrait quelques années plus tard à son chargé d'affaires à Québec, lui demandant de récupérer la cargaison du Jeune Léon, tout au moins les l 49l  £ investies au profit de ses enfants. ²

Baptisé « Pierre-Léon », Léon Roussy ne s’identifiera à notre connaissance qu’occasionnellement en Amérique sous le prénom de « Pierre Roussy », et non pas « Pierre-Léon ». C’est notamment le cas quand il s’adresse aux autorités judiciaires de Québec pour placer certaines requêtes. Autrement, nous l’avons trouvé identifié chez les notaires de France, comme ceux de la Nouvelle-France, que sous le prénom « Léon ». Même son beau-frère, un certain Perrierre, qui porte plainte contre lui pour fraude, l’identifie par le prénom « Léon ». Ainsi sommes-nous justifié de croire qu’il revendiquait au quotidien que le prénom de « Léon » et continuerons-nous à l’appeler dans ce texte.


Le corsaire

En l756, Léon Roussy était devenu armateur dans la colonie et avait son pied-à-terre à Québec. Alors interpellé par le Conseil Supérieur, où l'avait amené Étienne Dassié, capitaine pour lors du Jeune Léon, il ne se donnait même pas la peine de présenter une défense.3 Dans les années subséquentes, il s’adonna au transport des marchandises entre Québec et Louisbourg pour le compte de marchands locaux, effectuant à l'occasion des voyages jusqu'à la Martinique.

C'est à l'effet d'organiser un tel voyage qu'il s’associa une première fois, en octobre l757, avec Pierre Jehanne et Henry Mounier de Québec ainsi que Jean L'Echelle de Montréal.4 Mais à son retour, au printemps l758, le climat ne se prêtait plus au commerce inter colonial; les Anglais contrôlaient trop bien les eaux du golfe Saint-Laurent pour risquer des investissements dans des expéditions commerciales. Nous avons déjà décrit les problèmes que l’entrepreneur en pêche Pierre Revol avait, pour cette raison, connus à Gaspé. C’est aussi dans le même contexte de tensions que le capitaine au long cours Jean Barré s’illustrait en déjouant à volonté les navires britanniques qui patrouillaient l’entrée du Saint-Laurent.5 Par contre, le contexte favorisait la course en mer, une aventure qui ne répugnait pas à Roussy.

Il faut d’ailleurs, au profit de ce dernier, faire une distinction entre la flibuste et la course. La première relève de l’entreprise privée et s’identifie à du brigandage maritime, ce qu’on appelle de la piraterie. Dans cette aventure, les équipages, de leur propre chef et à leur propre profit, attaquent et pillent les navires qu’ils croisent au gré de leur navigation sans autre raison que l’appât du gain facile. La seconde option, celle menée dans le cadre auquel Roussy s’est inscrit, s’exerce en toute légalité dans le contexte d’une guerre maritime. Les capitaines, munis de papiers émanant des hautes autorités politiques, procèdent à l’arrestation et à la saisie des navires qu’ils ont pris en chasse. Le roi de France, dans le cas qui nous intéresse, prélève même sa quote-part de l’opération.

Pour en revenir à Léon Roussy, ce dernier proposa à des associés de lancer en 1758 La Leone dans la course aux navires anglais.6 La chose plut tellement au milieu des affaires coloniales qu'un autre marchand de Québec, mais aussi établi à Grande-Rivière, Denis Le Gris, se joignit à l'entreprise. Cette dernière connut immédiatement le succès avec la capture du Philip au large de Gaspé.7  Bien qu’une querelle sur le partage de la prise envenime les rapports entre les associés, La Léone regagna la mer dès le printemps l759 en compagnie du Philip, transformé à son tour en navire corsaire.8 La chute de Québec, au mois de septembre suivant, plaça cependant Roussy dans une situation précaire, tous les liens avec son port d'attache lui étant désormais coupés. C'est alors qu’il trouva refuge dans les eaux de la Baie des Chaleurs et c'est là, désormais, qu'il terminera sa carrière en se limitant à des activités de pêche et de cabotage.

Toutefois, avant d’en arriver là, Léon Roussy ne peut s’empêcher de réaliser quelques nouveaux éclats qui ont failli coûter cher à ses congénères. Après que la bataille des Plaines d’Abraham ait eu lieu en septembre 1759, après que Montréal ait capitulé en 1760 et que le dernier contingent de soldats français ait rendu les armes à Ristigouche, des Acadiens dirigés par les célèbres Joseph Leblanc dit Le Maigre et Joseph Dugas, auxquels s’était associé Roussy, du moins le croyons-nous, remettent à flot des barques coulées dans la Ristigouche par la flotte britannique et se lancent dans la flibuste. C’est en effet une époque où les navires britanniques, faisant le lien entre la Nouvelle-Angleterre et l’ex Nouvelle-France, affluent sur le Saint-Laurent.9
 

En maraude constante dans la Baie des Chaleurs et le golfe Saint-Laurent, les Roussy, Dugas et Leblant importunent si bien les nouveaux maîtres de la colonie que ces derniers songent à envoyer des soldats pour tranquilliser les esprits de ces turbulents Gaspésiens. Peter du Calvet, reçoit à l’été 1761 la tâche de dénombrer la population de la région, question d’identifier et de localiser le noyau des rebelles. De son côté, le gouverneur de la Nouvelle-Écosse envoie Roderick McKenzie vider les côtes de la péninsule. C’est ainsi qu’ayant capturé un certain nombre d’Acadiens nouvellement arrivés dans la Baie des Chaleurs, du Calvet ramène avec lui trois goélettes pleines de  ces résistants de la dernière heure à Québec. Cela suffira pour refroidir les esprits et ramener le calme, pourrait-on penser.

Du Calvet, qui connut personnellement Roussy, raconte dans ses mémoires une anecdote qui ne peut s’être passée qu’à cette occasion : « Capitaine d’un grand navire marchand, écrit-il, après avoir été capturé par l’ennemi puis transféré à bord d’un vaisseau anglais, il (Roussy) souleva les prisonniers français contre l’équipage britannique, s’empara du navire et l’emmena dans la Baie des Chaleurs où lui et ses amis avaient déjà trouvé refuge auprès des autochtones. » (Traduction libre).10  Du coup, le fonctionnaire britannique nous donne une idée du personnage et nous fait comprendre qu’il ne devait pas être un homme aisé pour qui s’en prenait à lui.

Ce qui surprend, c’est que Roussy s’appuiera quelques temps plus tard sur ses antécédents militaires pour obtenir du gouvernement de Québec l’attribution de terres dans la Baie des Chaleurs. De là, suivra toute une lignée de descendants qui conserveront non seulement le souvenir de leur aïeul, mais aussi de ses hauts faits.

 

Léon Roussy un basque?

Jusqu’à tout récemment, la famille Roussy a cru descendre d’une lignée basque. Ainsi en avait statué la tradition familiale depuis des générations.11 Militait d’ailleurs en faveur de cette hypothèse le fait que bon nombre de marins, pêcheurs et capitaines basques gravitent autour de lui tout au long de sa carrière. Les connaissances progressant en histoire et en généalogie comme partout en sciences, il apparaît maintenant hors de tout doute que Roussy était de souche franco-italienne12. Cela signifierait-il pour autant que les Roussy avaient tort de se considérer comme des descendants basques? Jusqu’à preuve du contraire, non. Pourquoi? Parce que l’épouse de Léon Roussy, Anne Chapados, était basque par son père Jean Chapados, époux de Catherine Larocque, et que l’ascendance génétique se transmet aussi par la femme.

Plus précisément, Chapados pouvait être basque-espagnol. Selon la généalogiste française Nancy Chapadeau, qui renvoie à ses sources, « Johan Chapados » est né en 1720 à Saint-Étienne de Baïgorry, en Pyrénées atlantiques, mais elle le dit aussi s’appeler « Johan » et, croyons nous, elle n’a pas tort.13 De ce côté-ci de l’Atlantique, Jean Chapados se fait appeler au moins une fois « Joannis » comme nous le confirme l’acte de mariage de sa fille Marie avec un jeune ressortissant basque du nom de Jean Castilloux, le 29 mars 1780.14 Et une notule de Bernard Montangon, aussi chercheur français, expliquant les origines espagnoles du patronyme, semble confirmer ce détail: « Le nom devrait correspondre à l'adjectif espagnol chapado, qui a eu plusieurs sens : formé sur le mot chapa (= feuille de métal, puis plaque, pièce de monnaie), il a pu désigner celui qui était bardé de plaques ou d'insignes, mais il avait aussi le sens de 'petit'. »15 Ainsi, la descendance Roussy que nous retrouvons en Gaspésie peut continuer à revendiquer ses racines basques.

Conclusion

Si on voulait maintenant élargir la portée de ce texte, on pourrait dire qu’il recrée un destin individuel tributaire des situations dans lesquelles les pionniers gaspésiens ont exercé leur savoir et fait valoir leur expérience. La vie des individus obscurs est la plupart du temps faite sur le décalque de carrières plus marquées que d’autres, mais chacune, à sa façon particulière, celle de Léon Roussy en particulier, montre les différentes facettes de la vie maritime en milieu colonial, la sienne peut-être plus que d’autres.


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Notes et références :

[1] Mario Mimeault, Destins de pêcheurs : Les Basques en Nouvelle-France - Une étude de la présence basque en Amérique et de son implication dans les pêches sous le régime français, Québec, Université Laval, 1988, p. 184-189. Le lecteur saura faire la distinction entre les présentes retouches et additions faites à notre texte et l’emprunt quasi intégral de notre mémoire de thèse que se sont permis certains dans l’irrespect des conventions qui veulent que des guillemets démarquent de tels emprunts.

[2]  Le détail du conflit Perriere-Roussy est contenu dans une lettre de Perriere à Jacques Perrault en date du 10 mars 1755 et publiée pour la première fois par Jacques Mathieu dans « Un négociant de Québec à l'époque de la conquête, Jacques Perrault l'aîné », Rapport de l’Archiviste de la Province de Québec 1970, p. 66. Nous avons, à notre tour, retranscrit le document en Annexe J de notre mémoire de maîtrise, op. cit., p. 330. L’original se trouve aux Archives nationales du Québec (ANQ), Fonds Jacques Perrault l'aîné. Il vient d’être repris par la généalogiste Jean-Mance Roussy dans le dernier numéro du Magazine Gaspésie, « L’ancêtre italien Pierre-Léon Roussy », Magazine Gaspésie, vol. 44, no 3 (hiver 2008), p. 45

[3] Pierre-Georges Roy, Inventaire des jugements et délibérations du Conseil Supérieur, vol. V, p. 249, Arrêt du 30 octobre 1752. Le Léon fut rebaptisé La Leone (arrêt du 27 octobre 1753, cause entre André  Lamaletie et Léon Roussy, ibid., p.  282;  Arrêt du 30 juin 1755, appellation mise à néant dans la cause entre Léon Roussy et Pierre du Brocq, capitaine de La Marie de Louisbourg, ibid., vol. V, p. 37.

[4] ANQ., Collection de pièces judiciaires et notariales, pièce no 2539, le 4 octobre 1757, Marché  Roussy, L'Echelle, Mounier.

[5]  Mario Mimeault, - « La déportation de Gaspé - L'établissement de Pierre Revol à Gaspé 1756 – 1758 », Gaspésie, vol. XXI, no 3 (juillet - sept. 1983), p. 17 – 31. Robert Larin et Mario Mimeault, avec la collaboration d’André Bardou, « Entre France et Nouvelle-France - Jean Barré (1694-1776), pêcheur, entrepreneur et capitaine au long cours », Revue de la Manche, no 52, fascicule 208 (avril 2010), p. 31-47.

[6] Deux de ces marchands sont connus. Ce sont Denis Le Gris et Pierre Jehanne qui fréquentaient le poste de Grande-Rivière et la Baie des Chaleurs à cette époque.

[7] A.N.Q., op. cit., pièce no 1936, année 1758.  Pierre Jehanne, négociant de Québec, contre L'Echelle, Roussy et Le Gris.

[8] Ibid.

[9] Dugas avait lui aussi obtenu une commission de corsaire en 1758 : J.-Alphonse Deveau, « Joseph Dugas », Dictionnaire biographique du Canada, vol. IV, p. 258.

[10] David Lee, Gaspé 1760-1867, Manuscrit, 1975, p. 147. Citant Pierre du Calvet, The Case of Peter du Calvet, Esq., Montréal, 1784, p. 22.

[11] On lira avec intérêt les travaux d’Antoine Bernard, «  Pionniers de la région de Paspébiac », Revue d’histoire de la Gaspésie, vol. VI, no 4 (octobre-décembre 1968), p. 171-173, et de Gérald Brotherton, Les Chapados de L'Anse-aux-Gascons, Auteur, 1986, 30 p.

[12] Jean-Mance Roussy, op. cit., p. 42-45.

[13] Voir sur le site Internet Genealogie.com : http://www.genealogie.com/v4/forums/recherches-genealogiques-famille-chapados-t9595.html (Page consultée le 7 juin 2010).

[14] Bona Arsenault, Les registres de Carleton 1773-1900, Montmagny, Les Ateliers Marquis, 1983, vol. I, p. 489.

[15] Site Internet Genealogie.com, op. cit.

 

 

 

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